05 juillet 2007

Charlie Chaplin: Charlot ou l'unité brisée



Charlot le Clochard représente l'Idéal de Charlie Chaplin. Il est l'unité parfaite, de même que Chaplin est à la fois réalisateur, monteur, scénariste, compositeur et acteur de ses films, Charlot est tout à la fois mime, danseur, acrobate, boxeur, etc.
Mais Chaplin va beaucoup plus loin dans son personnage: lorsque Charlot rencontre un antagoniste, quelqu'un qui menace de briser son unité - l'unité qu'il est - il devient lui-même cet autre. Ainsi, lorsque Charlie assiste à un combat de boxe, ce n'est pas en spectateur, mais en combattant. Lorsqu'en chemin il croise un flic ou qu'il est interpellé par l'un d'eux, il devient mimétiquement lui-même un flic, utilisant sa cane comme une matraque, faisant la circulation dans un carrefour, etc.

On dira que Charlot a tout de même des vis-à-vis, qu'il n'est pas une unité holistique. Certes, l'unité de Charlot n'est pas totalitaire - tout au contraire - mais elle laisse toute sa place à l'Autre qu'elle pose et maintient distinctement de soi dans une relation d'amour. Et pourtant...

Et pourtant dans Le Kid, Charlot aime l'enfant non comme un père qui éduque ni comme un grand frère, mais comme une mère qui nourrit et qui soigne. Dans Les Lumières de la Ville, il n'aime pas la petite fleuriste aveugle comme une épouse potentielle, mais là encore comme une mère aime son enfant - voire comme le Christ rendant la vue à l'aveugle-né.

Le sommet de l'unité sera atteint dans deux films, ses derniers en tant que Charlot: Les Temps Modernes, où Charlie devient un avec la machine et l'usine; et Le Grand Dictateur, où Chaplin sera à la fois - et dans les deux cas nous reconnaissons Charlot le Vagabond - le dictateur Hynkel et le petit barbier juif, le persécuteur et le persécuté dans la même personne, ce qui sera manifesté dans la scène finale de ce chef d'œuvre rendu tragique par l'Histoire.

Les films qui suivront Le Dictateur, marqués de façon indélébiles par l'épouvantement de la 2nde Guerre Mondiale, seront les films de l'unité brisée et irréparable.
M. Verdoux est une caricature atroce de Charlot, mais il est aussi le prolongement réel de la dernière image du Dictateur: Dans Verdoux, Charlot le rigolo au grand cœur et Hynkel le multicriminel sont vraiment devenus une seule personne. Verdoux, français parce que la France marque par excellence l'ambiguïté vis-à-vis du nazisme, est l'ordure au grand cœur, le clown meurtrier - le monde d'après Auschwitz. Si dans Les Lumières de la Ville Vienne et l'Autriche représentent la science et la guérison, Hynkel et surtout son modèle, Hitler, en fera la ville et le pays de tous les meurtres.

Après l'impasse - littéralement, puisque la dernière scène aboutit à la guillotine - de M. Verdoux, Chaplin va tenter de retrouver l'innocence de Charlie, mais cette fois-ci à travers une dualité, ou une gémellité: celle qui le lie avec l'autre génie du burlesque, dont le personnage d'autiste protégé par les anges est aux antipodes de Charlot, à savoir Buster Keaton.
Mais Les Feux de la Rampe n'ont plus le goût que de l'amertume. Derrière l'histoire apparente de la misère de deux acteurs du cinéma muets brisés par le parlant, c'est l'histoire de l'humanité brisée par la guerre et le nazisme qui s'y raconte: derrière un mal surmonté et vaincu, le Bien voit sa forme pure, son idée originelle, se dresser face à lui et contre lui sous la forme d'un mal encore pire, s'il est possible, que le précédent.

Et c'est alors le dernier film interprété par Chaplin, son ultime chef d'œuvre: Un Roi à New-York. Ce roi, c'est l'Europe déchirée par le rideau de fer, ne pouvant vivre sous la botte du communisme - cet idéal devenu cauchemar une fois incarné - et vivant dans le pays libérateur, l'Amérique, comme un parfait étranger totalement perdu. L'idéal est conté, non comme un poème ou un chant d'amour, mais comme un bréviaire du Parti Communiste, par le fils du roi - le propre fils de Charlie Chaplin - dont l'âme innocente ne voit encore que la beauté de l'Idée et n'envisage pas l'horreur de la réalisation concrète.

Après cela, il ne reste plus à Chaplin qu'à tirer sa révérence en tournant un film dans lequel il ne jouera pas, La Comtesse de Hong-Kong, mais qui reste hanté de bout en bout par l'éclatante beauté de la musique composée par Chaplin, mélodie des sphères de Charlot le Vagabond devenu désormais un être purement spirituel et angélique que le monde ne peut plus contenir ni même accepter, et qui n'apparaît plus que l'espace d'un cameo sous les traits d'un vieux groom d'hotel.

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