23 octobre 2011

Livre: Hergé et l'énigme du pôle, de Paul-Georges Sansonetti



Tout d'abord une mise en garde: la question n'est pas d'adhérer ou non, à titre personnel, aux présupposés du symbolisme métaphysique dit "traditionnel" exposé dans ce livre. Nous savons qu'Hergé y adhérait et qu'il a construit son œuvre en recourant abondamment dans ce trésor de la pensée symbolique, poétique et mythologique qui nourrit toute la grande littérature (et au-delà) et toute grande œuvre d'art en général.

Quel que soit notre point de départ donc, que ce soit la métaphysique avec Guénon ou la psychologie avec Jung, nous reconnaissons qu'il existe des constantes de l'imaginaire humain, une sorte de cartographie quasi-mathématique de notre inspiration, et que celle-ci imprègne le langage (par-delà les langues) dès son origine, mais se voit de façon plus flagrante dans l'histoire de l'écriture humaine qui était à l'origine à la fois texte et séquence d'images - autrement dit bande-dessinée. Il suffit de regarder les anciens cartouches égyptiens ou la calligraphie chinoise, ou plus près de nous la calligraphie arabe.

Nous admettons donc avec le poète allemand Hölderlin que le dit poétique (au sens du langage comme donateur d'œuvre) est cette "œuvre de Dieu d'explicite architecture", autrement dit le Logos.
La queste de Tintin, ou sa geste, est celle d'un super-héros fascisant qui va devenir, à partir de sa découverte, dans la plus grande profondeur, de l'Orient, un héros surhumainement humain.

Tintin, à l'égal de Luke Skywalker, Superman, Spider-Man et Leopold Bloom, est un des grands héros de la mythologie du XXème siècle. Et son universalité tient à la profondeur de ses racines métaphysiques qui parlent,mais surtout interpellent, tous les enfants de tous les peuples de la terre.
Tintin et ses compagnons forment une structure qui manifeste tous les aspects du langage: la houppe de Tintint et ses couleurs panhumaines (tête d'or, poitrine d'azur ou d'or et jambres de terre) en font un avatar de l'Homme primordial, Adam Kadmon ou Avatari. L'or et l'azur sont les couleurs traditionnelles de Vishnou, le rêveur de mondes. Nous avançons ici l'hypothèse que Tintin est une figure de Vamana, l'avatar pleinement humain de Shiva dont la seule caractéristique est la petite taille. Vamana parvient à vaincre Bali (la figure du Mal) à travers un pacte:
"Le monde sera partagé en deux parties : la première, aussi grande et étendue que trois pas de nain, sera sous la responsabilité des dieux, la deuxième partie te reviendra."
Bali accepte et Vamana reprend sa forme divine, parcourant toute l'étendue de l'univers en trois pas.
Nous voyons-là la nature des voyages de Tintin, jusqu'à la Lune et au-delà. L'astronaute Tintin, si nous lui faisons dire la phrase célèbre de Neil Armstrong, nous le montre comme le vrai Vamana: "Un petit pas pour le reporter belge, mais un pas de géant pour le héros de l'humanité!"
Car là où Tintin pose le pied le Mal disparaît comme neige au soleil. Cela nous est révélé au Tibet, puis montré dans l'album suivant, Vol 714 où, mis en présence de Tintin pendant une longue durée, la malice des méchants devient ridicule, puis grotesque, et est finalement anéantie.

Mais Tintin ne peut pas tout, et le dernier album publié, Les Picaros, nous laisse sur une leçon, un testament qui nous enjoint à notre devoir: le peuple des petits et des écrasés ne peut pas être aidé par Tintin seul, mais uniquement par son inspiration vivante en nous. Ni les Tsiganes ne peuvent être sauvés par le seul arc de Moulinsart (le haut-lieu du sacrifice johannique: le moulin, c'est là où le grain de blé meurt pour nourrir une multitude), ni les Amérindiens ne peuvent être sauvés par le simple jeu des alternances politiques, même avec un roi bienveillant comme Al-Cazar dont le nom signifie "citadelle" en arabe, mais désigne toute forme d'abri sûr au cœur du désert chez les peuples du Sahara.
Ces peuples-racines ne peuvent vivre avec nous, dans le risque de notre modernité, que si nous nous rappelons sans cesse à la racine de notre propre humanité et que nous les découvrions à la fois comme nos petits frères dans l'humilité et la pauvreté, et nos grands frères par la profondeur de leurs racines et la beauté de leurs chants.

Tout amateur de Tintin, et de belle littérature en général, se doit donc de lire le beau livre de P.G. Sansonetti, auquel il ajoutera ceux de Bertrand Portevin Le monde inconnu d'Hergé et Le démon inconnu d'Hergé ou le génie de Georges Remiainsi que Joseph Campbell Le héros aux mille et un visages et Puissance du mythe.

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