24 mai 2014

"Être" est juste un verbe

"Être" est juste un verbe. En faire un objet ou un concept relève de l'illusion grammaticale. Il faut remplacer "être" par "devenir", c'est le sens du mot d'Héraclite: "Celui que tu es, c'est ce que tu deviens."
L'être comme verbe substantivé est une illusion métaphysique, celle qu'il existerait une réalité statique. Or il n'y a que des devenirs comme désirs dynamiques: vivre c'est devenir soi, mourir c'est devenir autre.
Exister, c'est devenir celui que je suis dans un monde où je ne me baignerai jamais deux fois dans la même eau.
C'est aussi la raison pour laquelle l'avenir n'existe pas: il se naît, et lorsque la dynamique du naître s'épuise reste la mort. Mourir, c'est en avoir fini avec la naissance.

L'ipséité (le sens du "je") est au foyer de cette dynamique et son expérience première est l'ennui.
L'ennui est le sens éthique, car il fait jaillir la question: "Que faire ?"
Avec l'ennui se dessine l'angoisse qui réalise justement l'inexistence de l'avenir: rien n'est écrit que ce que je désire manifester, par invasion du monde commun de l'expression de mon désir, autrement dit un acte.
Cet acte peut être la satisfaction d'un besoin corporel, ou une expression supérieure du désir comme la création artistique qui n'est pas évasion vers un arrière-monde imaginaire, mais invasion du monde commun par un objet impossible au monde-sans-moi.
Le monde-sans-moi ne voit pas un tableau, il n'entend pas une symphonie, il ne lit pas un roman ou un poème.
Le monde décrit par la science est ce monde-sans-moi. Pour la science, un livre comme "Amers" de Saint-John Perse n'est qu'un amas de molécules formant de la pâte de papier mêlé de molécules formant des surfaces discontinues d'encre. De même pour la science le cerveau n'est qu'un amas de neurones, tous identiques, reliés en synapses formant un réseau homogène.
De la même façon que la science ne peut décrire le contenu d'un livre ou l'impact affectif d'un solo de jazz, elle ne peut dire comment une idée vient à l'esprit (entendu que je n'emploie le mot "esprit" que de façon conventionnelle et pas comme une transcendance "réelle").

La pensée comme repli schizophrénique de la dynamique du naître (repli proprement infini permettant la certitude absolue du devenir-soi maintenant) peut se laisser aller à délirer de l'être, du statique. C'est l'illusion de l'ego. L'ego qui amène le sujet conscient à se voir comme statique, comme un être (l'être que je suis dans le dualisme cartésien hérité de la fantasmagorie religieuse du Christ Pantocrator, elle-même fruit de l'Un platonicien, et qui trouvera sa forme dernière, accomplie, dans la philosophie de l'Histoire de Hegel), est un délire méchant qui établi le sujet comme un parasite sadique et agressif du monde commun par ondes concentriques. De l'homme de Descartes qui se délire "maître et dominateur de la nature" à celui de Le Pen qui "aime mieux ses filles que ses cousines, ses cousines que ses voisines, ses voisines que des inconnus et les inconnus que des ennemis."

Bien entendu le Jésus des Évangiles est aux antipodes du Christ du monde religieux: il enseigne à aimer ceux qui le haïssent, à bénir ceux qui le maudissent et à donner librement sa vie à ceux qui veulent le tuer.
Et il ordonne de haïr ceux que Le Pen préfère, et "jusqu'à sa propre âme" (Luc 14:26).
Et dans la dilution laïque et démocratique de l’Évangile:
"Si je savais quelque chose qui me fût utile et qui fût préjudiciable à ma famille, je la rejetterais de mon esprit. Si je savais quelque chose qui serait utile à ma famille et qui ne le fût pas à ma patrie, je chercherais à l'oublier. Si je savais quelque chose utile à ma patrie et qui fût préjudiciable à l'Europe et au genre humain, je la regarderais comme un crime." Charles de Montesquieu

Mon existence en tant que devenir-soi est totalement coreliée au tout du monde à chaque instant, et pas le contraire. Comme le fait remarquer Bergson, si l'univers disparaît je cesse d'exister, alors que le contraire est faux (de même lorsque mon activité désirante cesse de poser des représentations du monde, comme dans le sommeil, il n'y a aucun sens du "moi", donc pas d'homme intérieur). C'est en ce sens que la perception est orientée et que la conscience se trompe sur sa propre existence qui est une fonction relationnelle donatrice de sens (par le recours à la mémoire qui me permet par exemple de penser et de dire que mon pays est au nord de l'Espagne ou que j'ai plus de contacts Facebook cette année que l'année dernière), et que c'est cette fonction qui me permet d'entendre de la musique et de voir un film, ce qui n'est possible que partiellement ou pas du tout aux animaux dont le principe d'action ne dépasse pas l'immédiate satisfaction du désir. Lorsqu'un animal a fini de se nourrir, il s'endort. Il ne recourt au chant et à la danse que pour satisfaire le désir reproducteur et délimiter son territoire. Son activité d'invasion du monde commun est limitée aux exigences de sa survie. L'animal n'ayant pas l'expérience du temps par l'ennui et l'angoisse ne crée rien dans le monde qui ne vienne de ses propres productions organiques: sécrétions, marquages divers, cris modulés mais pas articulés...
En ce sens la production animale dans le monde fait encore partie du monde, mais dans sa dimension organique. L'oiseau de paradis sécrète sa beauté comme l'escargot sa coquille et le bismuth son cristal.

Aucun commentaire: