05 juin 2014

Être de gauche c'est créer du droit

Être de gauche c'est créer du droit.
L'écrivain est de gauche en ce qu'il fait de son âme un espace de droit
pour les sans-voix.

C'est Faulkner qui, lorsqu'il est le narrateur, écrit dans l'anglais
classique, très littéraire, de son éducation aristocratique.
Mais quand ses personnages parlent, il les laisse parler avec leurs mots
fragiles de petites gens, de gens brisés, d'ouvriers et de paysans, de
créoles et d'esclaves. Ici, dans l'espace littéraire, les petits et les
déclassés ont droit à la parole, à l'écriture, la vox populi se fait vox
dei, l'argot et le créole des déclassés rejoint le psaume et l'épopée,
le chant des héros catalauniques, la pieuse invocation dithyrambique du
dieu qui décline pour s'élever de nouveau, dans une nouvelle aurore,
avec un soleil nouveau.

C'est Artaud qui écrit pour les analphabètes, c'est Kafka qui écrit pour
celui qui est devenu un cafard, c'est Chaplin qui devient le clochard
vagabond émigré, c'est Alban Berg qui devient la pute et le soldat non
pas même le temps d'un opéra, mais le temps d'un cri dans l'opéra.

L'homme de gauche est le déraillé des déclassés, le shaman à la frange
du monde, celui dont l'âme est tout sauf un moi - une blanche table où
sont convoqués ceux qui n'ont pas de voix, ceux qui sont tombés, et où
ceux qui n'ont rien à dire comme les mondains de Proust révèlent au
grand jour leur effarante nullité en prenant corps, en abusant pour un
temps ou pour une vie, cette vie d'apparence fragile parce qu'elle
éclate déjà de l'intérieur dans la clameur du monde, dans le chant de la
terre.
Après, le cœur peut bien s'arrêter de battre.

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