25 juin 2014

Le cinéma de David Lynch

Le cinéma de David Lynch: Maintenir le commencement du cinéma émergeant du bruit comme fourmillement ou comme ligne de frontière. Un film de Lynch crée la star, càd le survisage, comme plan vertical qui tranche la ligne (la route nocturne qui défile) ou le plan fourmillant (le téléviseur qui n'affiche que de la neige).
Dans les premiers films de Lynch le visage manque, il n'est qu'un bruit terrifiant. L'absence de visagéité peut effrayer, ou bien être dépassée par les larmes d'un autre personnage. Le docteur Treves pleure en voyant John Merrick, l'homme de parole sans visage. La femme qui pleure devant la télé fourmillante dans INLAND EMPIRE et provoque un glissement tectonique entre tous les mondes: la Pologne des années 40, le théâtre des lapins et la Californie d'aujourd'hui.

Lynch n'emploie pas de stars: il les crée en recourant au procédé d'Hitchcock avec la brune et la blonde: Dern et Rossellini dans Blue Velvet et Wild at Heart, Sheryl Lee à la fois la blonde morte et sa cousine brune, Patricia Arquette tour à tour blonde et brune face à l'homme de la double volte-face (Fred/Pete, deux noms et deux visages, deux vies, deux mémoires, une seule heccéité).
Même schéma dans Mulholland Dr. où Lynch crée littéralement la star qu'est devenue Naomi Watts grâce à ce film par un procédé de double hélice: verticalisation de l'actrice et destruction de son personnage. Le contraire de Marilyn Monroe.

Lynch résiste au bruit par le retour perpétuel à la création même du cinéma tout au long du film, et par la création du visage sur le modèle hitchcockien traité comme une molécule d'ADN. La peur est provoquée par un visage auquel manque quelque chose: la bouche de Bobby Peru qui ne parvient pas à couvrir ses dents, comme le rictus de Bob (cauchemar d'Edgar Poe), les sourcils rasés des messagers inquiétants et évidemment le manque total (ni visage ni corps) du bébé d'Eraserhead.
Comme dans l'art rupestre (que Lynch invoque dans Twin Peaks) l'homme manque de visage. Celui-ci, surchargé, est occupé par autre chose et souvent se déforme sous cette charge: Leyland Palmer contaminé par le rictus de Bob, dévisagification par surcharge d'angoisse dans IA.

La star au contraire est surchargée de maquillage qui la masque d'un fourmillement divin (Wakan Tanka en sa loge dans Twin Peaks, également l'enfant-sorcier masqué) qui est l'esprit des forêts, et qui apparaît dans Industrial Symphony n°1 comme Cernunnos, le dieu-cerf celtique dont la présence occupe tout l'espace - y compris la route - de The Straight Story, depuis le tracteur John Deere jusqu'à l'accident de voiture de la femme rencontrée par Alvin.

Comme tout auteur celtique, de Chrétien de Troyes à Joyce et Beckett, Lynch l'Irlandais crée des héros hypnagogiques plongés dans un demi-sommeil où tout peut arriver. Les chevaliers du Graal dorment sur leur cheval, c'est à ça que les paysans les reconnaissent.

Finnegans Wake, comme l'indique le titre, est le grand roman de l'entrée dans le sommeil et dans la mort, dans la continuation directe du dernier chapitre d'Ulysse. C'est aussi le physicien irlandais John Bell qui a trouvé la fonction du chaos quantique - autrement dit: ce qui se passe quand le monde n'est pas observé, dans le sommeil, dans l'incubation et dans la mort - par sa série d'inégalités qui mettent en évidence les propriétés d'intrication des particules subatomiques.

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