04 juin 2014

Un écrivain doit écrire parce qu'il ne peut pas écrire

Un écrivain doit écrire parce qu'il ne peut pas écrire.

Les gens qui savent écrire ne deviennent jamais écrivains, il n'y a
jamais d'urgence vitale à devoir faire ce qu'on sait déjà faire.
Quand on sait écrire on fait des lettres, des cartes postales, des
écritures comptables.
C'est comme quand on sait faire des photos, on trouve tout de suite
comment photographier les vacances à La Baule ou le baptême du petit
dernier.
Mais quand on ne sait pas photographier, on cherche, on tâtonne, on se
force, on fait entrer dans le geste photographique une multiplicité
démesurée de paramètres, alors ça fait du Man Ray ou du Cartier-Bresson.
Le type qui sait siffler dans sa douche ne composera jamais une sonate
ou un quatuor, parce que pour composer de la musique il faut ne pas
savoir fredonner. Les grands jazzmen, les boppers de génie, c'est ceux
qui ne savaient pas chanter le blues.

Il y a aussi ceux qui ont écrit pour, c'est à dire à la place, des
prolétaires. Faulkner par exemple a donné sa voix et sa plume au petit
peuple du Sud profond. Le narrateur écrit dans un anglais très
classique, très éduqué, mais quand les personnages parlent, c'est des
ouvriers, des paysans, des esclaves créoles qui prennent la parole,
entre bégaiement et cri, dans la grande littérature.
C'est comme les danses paysannes dans les symphonies de Dvorák, la vox
populi accède à la vox dei par des artistes qui ont déraillé l'art
bourgeois pour que le petit, avec ses petits mots, puisse donner sa
leçon au grand. C'est Chaplin qui devient le clochard immigré. C'est
Kérouac qui devient le Nègre blanc alcoolique et vagabond. C'est Alban
Berg qui devient la pute et le soldat. C'est Kafka qui devient un
cafard. Alors il faudrait parler du poète cafard, mais là, curieusement,
on reviendrait au grand bourgeois, à Proust qui vit, qui survit à peine,
cloué à son lit de maladie et qui bégaie les riens qui font le tout des
insignifiants qui exploitent les petits.

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