07 mai 2015

Des dieux, des plis et des muqueuses

Il n'y a jamais eu de "premier homme sur terre". Et le premier homme n'était pas "un" homme.
Il y a d'abord eu des poussées et des reconfigurations (Deleuze parle de dé-reterritorialisations), comme les mains et les fonctions de visagéité. L'homme est le seul vivant à exposer des muqueuses, donc à avoir une bouche. Tous les autres mammifères, singes compris, n'ont que des babines de peau qui, jointes à un larynx rudimentaire, ne leur permettront jamais de parler.
Tout ça est lié à l'acquisition de la station verticale qui est le produit d'une poussée évolutive (comme aussi la poitrine des femmes là où les autres mammifères femelles n'ont que des tétines).
Chez l'être humain on voit que les fesses se sont repliées en même temps que le visage s'est déplié. Ce processus de déploiement se poursuit dans l'usage du langage (cf. Le Pli, le livre de Deleuze sur Leibniz).
La vie veut toujours (se) créer plus de possible, plus de puissance d'être, autrement dit de déploiement de ses puissances qui sont contenues dans la com-plication d'un corps. Ainsi le langage explique ce qui est impliqué dans le compliqué. Spinoza explique ainsi les passions par "des cercles, des carrés et des triangles". Les mathématiciens voient dans l'explication du cône une complication de sections coniques qui ne se rencontrent jamais. Comme si toutes ses sections étaient pliées dans le cône, et que pour en voir une il fallait cacher toutes les autres.
Dans les polythéismes, chaque dieu ou groupe de dieux fait le monde à sa façon et tous ces mondes sont le nôtre. On peut choisir de ne voir qu'à travers la perspective d'un seul dieu et de récuser les autres au rang d'idoles. Le problème c'est que même le monothéisme ouvre plusieurs perspectives mutuellement exclusives, parce qu'il n'existe rien de tel que l'Un, juste un fourmillement infinitésimal que les Amérindiens ont appelé Wakan Tanka, plus ou moins traduisible par "la communauté sacrée", sorte de frontière hyperactive qui peut se réduire à un point qui met tout le champ des devenirs en relation dans des processus de guérison, autrement dit puissance et vie. Par l'usage sacré du langage, le monde devient intérieur. L'arbre qui frémis devient mon frémissement. L'aigle qui survole la montagne est mon chemin de guérison. A la seule condition de le retrouver dans mon rêve.
Dans la poésie française, Baudelaire et Artaud sont allés très loin dans la guérison des rêves comme fuite loin des machines de la ville moderne. Il faut les lire comme des shamans, des guérisseurs qui se sont eux-mêmes offerts en sacrifice aux fracas du langage toujours renouvelé de la poésie, contre la répétition bêtifiante des bavardages du siècle (journalisme, cinéma commercial...).

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